La coopération régionale contre le narcotrafic

Trois questions à Thierry Papon, expert technique régional chargé du suivi du programme ALCORCA

Au cours des dernières décennies, les Caraïbes sont devenues une des plaques tournantes du trafic mondial de drogues : chaque année, plus de 100 tonnes de cocaïne transiteraient par cette région pour être acheminées vers les Etats-Unis, l’Europe ou l’Afrique. Intrinsèquement lié à d’autres formes de criminalité organisée – trafic d’armes, homicides, enlèvements, traite d’êtres humains… -, le trafic de drogue fragilise les sociétés et entrave l’action des pouvoirs publics. La menace constituée par ce trafic transnational appelle une réponse collective à l’échelon régional.
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C’est pour assister ses voisins caribéens dans la lutte contre ce fléau que la France a mis en place en novembre 2015 un programme régional de coopération d’une durée de trois ans piloté depuis Saint Domingue. Avec pour but l’Appui à la Lutte contre la Criminalité Organisée dans la région Caraïbe (ALCORCA), le programme vise à renforcer la coopération technique entre la République Dominicaine, Haïti, le Mexique, la Jamaïque et Cuba en lien avec les collectivités françaises des Caraïbes. En plus de la coordination entre les services nationaux de lutte contre le crime organisé, ALCORCA soutient également des initiatives de la société civile auprès des populations victimes directes ou indirectes du narcotrafic (jeunes, femmes) ainsi que des actions visant à promouvoir la bonne gouvernance et les droits de l’homme.

 Trois questions à Thierry Papon, expert technique régional chargé du suivi du programme ALCORCA

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Pouvez-vous me parler du programme ALCORCA, des actions qui vont être menées dans ce cadre, et de ce qu’il vise concrètement à accomplir dans la région Caraïbe ?
Le programme ALCORCA a pour but de faciliter la coopération technique entre les pays membres. Il s’agit de former un espace commun de partage d’outils logistiques et normatifs permettant aux cinq pays membres de renforcer leurs capacités de lutte contre le crime organisé. Ce programme se fonde sur l’idée que la sécurité et le développement forment un continuum : un pays ne peut connaitre de développement économique et social durable s’il se trouve dans une situation d’instabilité et d’insécurité. Lutter contre le crime organisé et le narcotrafic, c’est donc aussi participer au développement des pays concernés.
Le programme ALCORCA est construit autour de trois axes principaux :
-  La création d’une plateforme d’échanges entre les pays pour faciliter la coopération dans la lutte contre le crime organisé. Cela inclut la mise en place de formations adaptées aux besoins de chaque pays et proposées par des experts français, sur des thèmes précis et variés tels que : l’action en mer, la sécurité des aéroports, le contrôle de conteneurs…
-  Le renforcement des capacités nationales et régionales en termes de police et de contrôle maritime, aérien et douanier, par le biais d’ateliers et de formations de personnel globales ou plus spécifiques (adaptées aux problématiques rencontrées par chaque pays).
-  Le renforcement des capacités d’action judiciaire, au travers d’une étude préalable de droit comparé et l’établissement d’un répertoire de bonnes pratiques.
La région Caraïbe constitue une zone de rebond, de passage, par laquelle transitent des drogues avant d’être acheminées vers les États-Unis, l’Europe ou l’Afrique : il est donc vital, pour un meilleur fonctionnement des opérations de lutte contre ce trafic dans ces régions, que la Caraïbe soit en mesure de travailler de façon cohérente et concertée pour interrompre ces flux. Ainsi, les pays de la région doivent impérativement harmoniser leurs pratiques et mettre en commun les outils dont ils disposent. ALCORCA va participer à cela en reliant les acteurs-clés de la lutte contre le crime organisé dans ces cinq pays, et en leur permettant de travailler avec des formateurs expérimentés. Ce programme est donc au service des pays et de leurs besoins : il est défini largement afin de pouvoir s’étendre à d’autres pays.

Quels sont pour l’instant les défis de la lutte contre le crime organisé et la coopération multilatérale dans ce domaine dans la région ?
Un premier défi est le roulement du personnel dans les instances chargées de la lutte contre le crime organisé. Dans les cinq pays visés par ALCORCA, les partenaires changent parfois rapidement, ce qui ne facilite pas la mise en place de liens durables. C’est justement ce à quoi l’atelier de lancement d’ALCORCA (15-17 juin 2016) a cherché à remédier en réunissant les responsables des entités de lutte contre le crime organisé des cinq pays pour un moment de réflexion, de partage et de prise de contact.
Un second défi est posé par la nature archipélagique des Caraïbes : le contrôle des frontières repose sur la surveillance maritime laquelle requiert des moyens dont tous les pays ne disposent pas forcément. Il existe de nombreuses voies d’accès et d’échanges. Des livraisons de drogue ont par exemple lieu par le biais de porte-conteneurs, de largages aériens, de sous-marins : le contrôle est un vrai défi pour les autorités.
Enfin, un dernier défi découle des moyens humains et matériels mobilisables par les pays de la région pour lutter contre le crime organisé.

Quels sont les enjeux pour la France dans la lutte contre le trafic de drogues dans les Caraïbes ?
C’est en qualité de voisine et de partenaire (politique, économique) que la France se mobilise contre le narcotrafic aux côtés des pays des Caraïbes. Nous sommes convaincus que la réponse à ces phénomènes transnationaux doit elle aussi être transnationale : il ne suffit pas de borner la lutte contre le crime organisé et le narcotrafic à son territoire national. Le narcotrafic fait en outre peser un risque considérable sur la stabilité des pays et contribue parfois au financement de groupes terroristes transnationaux. Lutter contre le narcotrafic c’est donc se battre pour la stabilité et le développement des Caraïbes.

Un atelier de lancement du programme ALCORCA a eu lieu à Saint Domingue du 15 au 17 juin réunissant des délégations de chaque pays membre et de France.

publié le 25/04/2017

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